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11 septembre 2019

Marie-Christine Gaudreau - mcgaudreau@lexismedia.ca

Poids lourds et automobilistes, une relation encore tendue

Partage de la route

Denis Houle CFTR

©Photo Marie-Christine Gaudreau

Le partage de la route entre automobilistes et véhicules lourds demeure une réalité difficile. Les conducteurs de poids lourds doivent composer avec les comportements risqués des autres usagers de la route au quotidien.

VÉHICULE LOURD. Encore trop souvent, les tragédies routières alimentent le fil de nouvelle. Le 5 août dernier, un carambolage impressionnant coûtait la vie à quatre individus sur l’autoroute 440 à Laval. Du lot, les deux policiers nouvellement retraités, Gilles Marsolais et Michèle Bernier, ont péri. Connu de la communauté Calixtienne pour y être propriétaires d’une résidence secondaire, leur départ précipité a créé une onde de choc, ravivant du même coup le débat entourant la question du partage de la route entre automobilistes et conducteurs de véhicules lourds.

« En tant que conducteurs de véhicules lourds, nous sommes des professionnels de la route. Nous sommes censés avoir plus d’heures de conduite sur la route que la moyenne des gens. On se doit d’être capable de palier aux erreurs des autres », déclare d’entrée de jeu l’enseignant en conduite de véhicule lourd du Centre de formation en transport routier (CFTR) de Joliette, Denis Houle. Dans le métier du camionnage, un mot d’ordre s’impose; anticipation. Selon lui, la capacité à anticiper les réactions et les comportements des automobilistes est vitale à l’exercice de la profession. « Conduisez pour les autres. » Cette phrase, Denis Houle la répète ad vitam aeternam à ses élèves.

 

« Le plus gros combat que l’on a avec les nouveaux élèves chaque année, c’est leurs habitudes de conduite. Ils arrivent avec leur costume et leur vision d’automobiliste », remarque l’enseignant. Les éléments de base de la conduite, de même que le Guide de la route, notions qui devraient normalement être acquises par les conducteurs automobiles, doivent être revus au début de la formation au CFTR. Denis Houle déplore que la lecture de la signalisation soit déficiente au Québec. Il s’étonne de constater qu’une majorité de gens ne savent pas s’orienter sur la route sans GPS ou comprennent mal les indications traduites sur les panneaux routiers.

 

À titre d’exemple, il mentionne les panneaux orange dans les zones de construction. Les limites qui y sont indiquées déterminent une obligation de respecter. « Ce que j’enseigne, ce que je prône et ce que je fais, c’est le respect du Code de la route. Pour moi, c’est sacré », confie M. Houle. À son sens, les conducteurs de véhicules doivent toujours garder en tête qu’ils portent le chapeau de professionnel, qu’ils représentent une entreprise. Malgré tout, il se désole de constater que les camionneurs sont plutôt mal perçus au Québec. Trop souvent, on perçoit leur présence sur la route comme une nuisance. « Lorsque je respecte les limites de vitesse restreintes en zone de travaux, je me fais dépasser de tout bord, tout côté, comme si j’étais celui qui est dans le tort », expose Denis Houle.

CFTR camion

©Photo Marie-Christine Gaudreau

Un véhicule lourd peut atteindre un poids de 62 500 kilos, augmentant de façon considérable le temps et la distance de freinage nécessaire pour immobiliser le véhicule.

La course contre la montre

Indéniablement, les gens sont de plus en plus pressés. Selon le professionnel de la conduite de poids lourds, le comportement des conducteurs s’en ressent beaucoup. « Les gens sont téméraires, que ce soit par l’échange de textos en conduisant ou en intentant des manœuvres dangereuses pour gagner quelques secondes dans l’heure de pointe », remarque-t-il. De plus, les automobilistes ne témoigneraient que très peu de respect envers les conducteurs de véhicules lourds. Le déclenchement d’un feu clignotant se traduirait par une hâte à passer devant le camion, plutôt que par un geste de courtoisie pour lui céder le passage.  Denis Houle peine à comprendre cette haine encore nourrie envers les poids lourds. « Pourtant, il faut se rappeler que tout ce que l’on possède dans nos maisons est transporté par camion », mentionne-t-il. Plusieurs automobilistes semblent aussi insensibles aux dangers potentiels à proximité d’un camion. Lors d’un dépassement à 100 km/h sur l’autoroute, un automobiliste devrait se dégager d’une distance de camion/remorque, soit environ 23 mètres, avant de se ranger devant un camion afin de laisser au poids lourd l’espace suffisant de freinage en cas de besoin.

 

Au fil des ans, il n’est pas rare que le comportement des conducteurs de camion se voie affecté par l’irritation face aux situations répétées où la courtoisie et la prudence ne sont pas au rendez-vous chez les automobilistes avec lesquelles ils cohabitent sur la route. « Il ne faut pas se laisser aller à la vengeance. Tu ne peux pas te laisser aller là-dedans. Tu es censé être un professionnel, tu devrais t’élever au-delà de ça. Mais malheureusement, ça arrive », prévient-il par rapport aux conducteurs de véhicules qui adoptent des comportements imprudents par mépris. Au CFTR, les enseignants sont catégoriques, il importe d’éviter à tout prix d’être impliqué dans un accident. En effet, au-delà des lourdes conséquences possibles, le conducteur de poids lourd sera toujours pointé du doigt en premier en cas d’incident. « Tenez-vous loin des autres », indique M. Houle à ses élèves.

 

Ce dernier ne cache pas les réalités du métier à ses élèves. Dès les premières semaines, il « brasse » les étudiants en leur faisant prendre conscience de ce qu’ils vivront sur la route. Déjà, il importe de savoir que le métier de camionneur détient année après année sa place dans les premiers rangs du palmarès des métiers les plus dangereux au Québec. En 2015, l’Association des commissions des accidents du travail du Canada classait le camionnage au deuxième rang des métiers les plus dangereux. Les risques en cause étaient classés comme suit : la fatigue accumulée, les dangers des autres conducteurs et les conditions des routes.

Denis Houle CFTR

©Photo Marie-Christine Gaudreau

Denis Houle enseigne la conduite de véhicules lourds au Centre de formation en transport routier de Joliette depuis 10 ans.

Facteurs de risque

 

Malgré des statistiques qui ne s’améliorent pas, Denis Houle a pu constater avec déception que le partage de la route avec les véhicules lourds soit un sujet à peine effleurer dans les cours de conduite automobile, alors que sa propre fille a suivi la formation pour l’obtention de son permis de classe 5 récemment. Il est selon lui ironique qu’on ne s’attarde pas davantage sur ce point. « Pourtant, tout part de l’éducation », insiste-t-il.

 

Au CFTR, une formation de 615 heures, incluant 320 heures dédiées à la pratique prépare les futurs professionnels de la route à l’exercice de leur métier. M. Houle considère tout de même que les étudiants manquent d’expérience lorsqu’ils quittent les bancs d’école. Pourtant, sur l’envers de la médaille, l’obtention d’un permis de conduite de classe 1 est encore aujourd’hui très peu régie et trop facilement accessible selon M. Houle. En 2019, pour conduire un véhicule lourd aucune réglementation n’encadre la formation. Les conducteurs doivent uniquement se soumettre à un examen théorique et un examen pratique pour obtenir leur permis. Ils peuvent ensuite conduire un véhicule pouvant atteindre un poids de 62 500 kilos.

 

Pour ajouter à la recette, l’enseignant admet que les distractions se multiplient pour les nouveaux conducteurs. Ceux-ci sont de moins en moins intéressés par la planification des itinéraires et préfèrent s’en remettre aux GPS. Dans l’industrie, M. Houle soutient qu’il n’est pas rare de voir un conducteur utiliser deux ou trois appareils électroniques simultanément durant la conduite. Dans un premier temps, l’ordinateur de bord permet la communication avec le répartiteur et le partage de données relatives à la vitesse et à l’économie de carburant. Ensuite, les conducteurs utilisent le GPS en grand nombre et finalement leur cellulaire placé sur un support. « Ça fait beaucoup de distraction et on essaie tant bien que mal de mettre les élèves en garde contre ces dangers », termine-t-il.

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